RONDE DE L'HÉRAULT 1975
Ronde de l’Hérault 1975
Cela se passait en 1975. J’avais 8 ans et un tout nouveau beau-frère, brûlant de partager sa passion pour le sport auto. Après une sortie au circuit de Karland, marquée par la victoire de Didier Pironi en formule Renault, il nous amena, mon père, ma petite sœur et moi, découvrir sa discipline favorite, le rallye. C’était à l’occasion de la première édition de la Ronde de l’Héraut disputée dans les environs sauvages de Saint-Guilhem-le-Désert.
Nous avions remonté la vallée de la Buège jusqu’à l’endroit où ses arides escarpements calcaires se referment comme un fond de couloir. La route, en léger surplomb, n’était qu’un étroit ruban de macadam granité presque blanc. Arrivée dans le cul de sac, elle en suivait les bords par deux virages à gauche, semblant incapable de trouver une issue. Puis, d’une montée brusque et d’une épingle à droite, elle trouvait la faille pour s’enfuir hors du vallon. C’est là, à l’occasion des essais matinaux, que je connus mes premiers émois rallystiques.
Les bolides arrivaient dans la vallée avec une vitesse incroyable compte tenu des conditions précaires, ralentissaient fortement au moment d’aborder le double gauche, pivotaient presque à mes pieds dans la large épingle avant de ré accélérer. Crissement de pneus, miaulements râpeux des moteurs, chaleur des sillages, couleurs chatoyantes des carrosseries… Mes sens étaient chamboulés par tant de sollicitations nouvelles. Mais par-dessus tout régnait l’odeur pénétrante, et pourtant douce, de l’huile de ricin. D’autant plus agréable qu’elle se mêlait aux effluves, encore timides en cette fin d’hiver, du genévrier ou du myrte. Il y avait également des considérations plus prosaïques. Je remarquais le large entonnoir en plastique dans lequel les copilotes « crachaient » leurs notes, les carnets à spirale, les combinaisons jaune poussin (certainement la mode de l’année), quelques voitures au ralenti, victimes de détresses mécaniques, l’impossibilité pour leurs poursuivants de les dépasser… C’était sur la chaussée comme dans ma tête un tourbillon incessant.
Pourtant le « Beauf » n’était pas totalement satisfait. Les vitesses de passage étaient trop faibles, le virage trop pentu, le spectacle pour lui n’était pas au rendez-vous. On le vit disparaître au coude de la route et nous ne le retrouvâmes qu’à midi quand la faim et une averse nous rabattirent vers nos voitures. Pendant que je révisais ma leçon d’histoire naturelle, il expliqua tout excité à mon père qu’il avait trouvé un passage extraordinaire. Alors que le premier des quatre tours de course allait démarrer nous nous dirigeâmes vers l’endroit qui suscitait cet enthousiasme. Sans ma sœur, déjà lassée par le bruit, le froid humide, l’action par trop répétitive. Plus jamais je ne la reverrai sur le bord d’une spéciale. La passion du rallye ne se décrète pas. La discipline est trop exigeante, même vis-à-vis de ses spectateurs, pour accepter les tièdes.
Nous débouchâmes sur le plateau des Lavagnes. Vision grandiose d’un chaos minéral aux mille aspérités ! Ici point de vallée pour donner une direction, une logique. Les blocs rocheux étaient partout posés au hasard, autorisant la pousse là d’un buisson, ailleurs de quelques arbres. Deux ou trois bâtisses massives formaient un hameau perdu dans ce bout du monde. Un véritable décor de western-spaghetti, colossal et désolé. Et la route dans tout ça, me direz-vous ? Ce n’était plus qu’un cordon ténu d’une largeur réduite au strict minimum pour le passage d’une voiture, zigzaguant au mieux entre les pierres dont les affleurements promettaient mille supplices aux malheureux concurrents qui déviraient de la trajectoire.
Et cela ne manqua pas. Après plus de 30 km de chrono particulièrement exigeants, ni les machines ni les hommes qui les menaient n’étaient suffisamment frais pour affronter en toute sérénité les pièges de la nouvelle portion. Circonstance aggravante, l’humidité laissée par la pluie et les gravillons ramenés au fil des passages rendaient l’adhérence aléatoire. Dérapages, tout droits, têtes à queues, touchettes, ça canardait dans tous les coins ! Dans ma petite tête d’enfant appliqué je comptai quinze incidents fatals. Alain Errani y perdit le contrôle de son Ascona et ses chances de victoire de groupe. Une Simca Rallye 2 resta coincée, capots avant et arrière en accordéon, entre les deux rochers qui encadraient la route. Les pilotes d’Opel Commodore, et autres véhicules aux dimensions généreuses, se demandaient pourquoi ils avaient amenés leurs « bateaux » dans une telle galère. Nous retrouverons d’ailleurs l’un d’eux, après la course, géant d’acier retenu au-dessus du ravin par un modeste arbrisseau. Le public jubilait. Ceux qui parvenaient à passer sans encombre faisaient pour nous figure de héros triomphant de la nature implacable. J’étais conquis. Je ne demandais qu’à renouveler cette première expérience gravée à jamais dans ma mémoire.
Au fait, savez-vous ce qui était inscrit au-dessus des numéros de course ? « Gril Assurances : un choc, un chèque ! » Un carnet entier n’a pas dû suffire…
Franck Vadaine alias Critérium.
